De quels besoins essentiels parlons-nous ?

Comme signalé récemment, le « revenu universel » participe de plus en plus aux discussions politiques.

Par ailleurs j’assistais récemment à une conférence de l’association Art et Développement, qui fait de l’animation peinture avec des enfants, dans des quartiers dits « difficiles ».

Quel rapport direz-vous ? C’est ce que je vous propose de voir maintenant…

Revenu universel de base

Revenu universel de base et pauvreté

Sans détailler ici, le revenu universel de base consiste à donner à toute personne, de sa naissance à sa mort, un revenu fixe, sans lien avec un éventuel travail (voir ce billet).

Parmi les objectifs affichés (simplification administrative, épanouissement personnel, adaptation au travail sous une économie numérique,… et j’en passe) il y a le but affiché de lutter contre la pauvreté.

Et on peut effectivement concevoir cela. Si chacun a un revenu de base décent, il n’y aura plus de pauvre, non ?

Pauvreté, misère et exclusion

Depuis 1969, de différentes façons, en différents lieux,… j’ai vécu un fort compagnonnage avec des familles vivant dans la misère.
Et si j’ai appris une chose, c’est que la misère, ce n’est pas être riche sans argent !

Oui, j’insiste ! Au besoin relisez tranquillement 😉

En d’autre terme, richesse et pauvreté ne sont pas des notions uniquement économiques.

On peut être riche de connaissance, ou de relations avec les autres, ou… et être en manque d’argent. On peut avoir gagné au loto et être toujours exclu, rejeté, sans perspective d’avoir une vraie place dans la société (sauf de façon éphémère auprès de ceux qui veulent profiter du magot…).

Mais c’est plus profond que cela ! En fait, la réalité que vivent les familles les plus pauvres, remet carrément en cause un des fondements théoriques de l’action politico-sociale : la fameuse pyramide de Maslow.

La pyramide de Maslow

De nombreux combats ont été menés dans l’histoire humaine contre la pauvreté. Mais ces  combats étaient essentiellement tournés vers les aspects économiques. On connait la pyramide conçue par le psychologue Abraham Maslow en 1940. Elle représenterait la hiérarchie des besoins humains.

Maslow

Même si Maslow était beaucoup plus nuancé que cela, la lecture généralement faite de cette pyramide est très hiérarchique. Beaucoup en déduise que l’on ne peut envisager de répondre aux besoins d’un niveau, que si les niveaux inférieurs  sont d’abord satisfaits.

Pendant des décennies, l’immense majorité des actions anti-pauvreté est partie de cette pyramide, que cela soit au niveau d’un centre social de quartier, comme au niveau de l’action internationale de l’Unicef par exemple. Or cela ne correspond pas au vécu des familles les plus pauvres, et est même un frein à la lutte contre la misère.

La culture, élément clef de la lutte contre la misère

Geneviève Anthonioz de Gaulle, nièce du Général, a été déportée au camp de concentration de Ravenbrück. Elle explique, dans son livre « La traversée de la nuit » (1998 – Éditions du Seuil, l’importance qu’ont eu pour elle la culture, l’art et la spiritualité, au milieu de ce camp…

Quelques années plus tard, le Père Joseph Wrésinski, nommé aumônier du camp de Noisy (252 familles dans la misère et la boue) s’est battu pour remplacer la soupe populaire par une bibliothèque. Lui qui venait d’une enfance très pauvre à Angers, savait ce que cela représentait. Ce fût le début du mouvement ATD Quart Monde…

Quelques années de plus, et lorsque Geneviève de Gaulle découvre le camp de Noisy, elle a les mêmes ressentis qu’à Ravenbrück !
Et elle devient présidente d’ATD Quart Monde France…

Un jour une jeune femme est venue proposer ses services au père Joseph, dans le camp. Elle ne savait pas ce qu’elle pourrait faire, puisqu’elle n’était qu’une esthéticienne (sous entendu, ces familles n’en ont pas le besoin).
Mais le Père Joseph partait davantage de la vie des gens que des théories  plus ou moins scientifiques de certains psychologues…
Il lui fit créer un cabinet d’esthéticienne au milieu du camp, et elle contribua ainsi fortement à la « libération » des femmes qui y vivaient…

Certes, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas agir au niveau des besoins physiologiques !
Il y a évidemment des actions fortes à mener à ce niveau. Cela veut dire surtout qu’il n’y a pas de pyramide, mais plutôt une sphère, et qu’il faut agir à tous les niveaux en même temps…

Le cercle des besoins

ATD Quart Monde permet que réfléchissent et agissent ensemble contre l’exclusion sociale, tous ceux qui sont concernés, à commencer par ceux qui la subissent.

Dans le cadre d’une recherche sur les besoins, un groupe de « chercheurs-acteurs » a formulé autrement la chaîne des besoins. La pyramide laisse la place à une boule respectant l’ensemble de la personne humaine.

Voici celle qu’ils imaginèrent ce jour là :

Le revenu universel et la boule des besoins humains

Il y a bien une zone pour les ressources… Mais pas que les ressources !

La peinture dans la rue

Je reviens à Art et Développement que je citais au début de mon billet. Je ne doute pas que vous avez déjà compris pourquoi j’en parlais.

Loïc Chevran Breton, fondateur de cette dynamique, nous racontait avoir revu une jeune femme, 15 ans après les actions de peinture dans son quartier. Bien  sûr elle avait beaucoup de souvenirs heureux de ces temps où l’équipe apportait papier, peinture et pinceaux, et où les enfants pouvaient être des créateurs libres, à leur niveau…
Mais ses souvenirs prennent une envolée différente quand elle dit brusquement… :
« c’est bien, vous faites exister nos enfants« .

Exister ! Le mot est fort…

Revenu universel

Ce revenu universel prétend l’être par le fait qu’il sera attribué, de droit, à tout le monde :
riche et pauvre / homme et femme /  adulte et enfant / athée, chrétien ou musulman,…

Mais universel cela doit pouvoir dire aussi couvrir les besoins « universels » de l’humain.
Il ne s’agit pas d’une aumône, ou d’un chèque pour les soi-disant besoins minimaux.

Si le revenu universel veut vraiment, comme le proclament ceux qui le défendent, lutter contre la pauvreté, il ne doit pas partir de la pyramide de Maslow, mais de la boule imaginée avec les plus pauvres. Sinon, comme beaucoup d’idées avant lui, il n’atteindra pas son but.

Petite réflexion pour la route…

Dans une interview Geneviève Anthonioz de Gaulle insistait pour le droit à la culture.
On notera que cela se passait en 1996, sur… France Culture…

La journaliste lui avait alors demandé :
« Ne croyez-vous pas que les droits à manger, à boire et avoir un abri viennent quand même en priorité ?« .
Elle lui a rétorqué :
« Manger, boire et un toit, c’est ce que je peux souhaiter à mon chien,
mais un homme c’est autre chose
« .

À suivre…

Michel Lansard

 

Notes

Pyramide de Maslow
–> https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins

Geneviève Anthonioz de Gaulle
–> https://fr.wikipedia.org/wiki/Geneviève_de_Gaulle-Anthonioz
–> https://www.atd-quartmonde.fr/genevieve-de-gaulle-anthonioz-refuser-linacceptable

Arts et développement
–> http://www.artsetdeveloppement.com
–> http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=3454

Une réflexion au sujet de « Revenu universel et besoins essentiels »

  1. Je suis tout à fait d’accord avec ces propos.

    Se sentir reconnu en tant que personne repose beaucoup aujourd’hui sur le fait d’avoir un travail, d’avoir de l’argent. Dissocier les questions d’argent et les questions d’utilité, c’est faire un pas vers de nouvelles formes de reconnaissance et donc d’existence.

    L’article 1 de la déclaration des droits de l’homme nous dit : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

    Si cet article implique une reconnaissance et un respect entre tous, c’est à nous de trouver les possibilités de mettre en place cette reconnaissance et ce respect. L’utilité de tout être humain, indépendamment des questions d’argent et de revenus, est un levier qu’il convient de remettre au centre.

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